Trois livres d’un Gland du Bas
Trois chemins, une même sève.
Certains appelleraient cela un triptyque. Le mot est beau, sans doute. Un peu savant. Un peu propre sur lui. Il sent les musées, les retables, les panneaux bien alignés, les choses que l’on explique avec des lunettes sérieuses et des doigts levés. Ce mot m’intéresse, parce que je suis curieux. J’aime comprendre d’où viennent les mots, ce qu’ils portent, ce qu’ils cachent sous leur vernis.
Mais au fond, je m’en moque.
Car mes trois livres ne sont pas nés pour entrer dans un mot savant. Ils ne se sont pas levés un matin en demandant à devenir un triptyque. Ils sont venus autrement. Par nécessité. Par racines. Par douleurs. Par transmission. Par cette vieille obligation intérieure de retenir ce qui pouvait disparaître avant que le monde, les bien-pensants ou les Grands ne viennent encore expliquer ce qu’il aurait fallu faire, écrire, taire ou comprendre.
Moi, je n’ai pas commencé par la théorie.
Je viens du bas.
Et dans le bas, les mots ne poussent pas toujours dans des bibliothèques. Ils poussent parfois dans la boue, dans les marchés, dans les cuisines, dans les couloirs d’hôpital, dans les silences familiaux, dans les gestes des anciens, dans les dos cassés, dans les mains qui donnent, réparent, nettoient, accompagnent, nourrissent.
Alors oui, certains diront peut-être que Les Échos du Temps, Camille en 1793 et La Kumparin forment un triptyque.
Qu’ils le disent.
Moi, je sais surtout qu’ils sont mes trois livres d’un Gland du Bas.
Et le gland, on le regarde souvent comme une petite chose ridicule. On le ramasse du bout du pied, on le laisse tomber, on ne lui prête pas grand avenir. Pourtant, c’est lui qui nourrit. C’est lui qui tombe au sol. C’est lui qui disparaît dans la gueule des bêtes, dans la terre, dans l’hiver, dans l’oubli. C’est lui que les cochons fouillent, mâchent, digèrent, transforment. Et plus tard, sur les tables des Grands, on ne parle plus du gland.
On parle du jambon.
Du fameux jambon ibérique.
On admire sa finesse, son gras noble, sa patience, sa maturation, son goût rare. On le découpe avec élégance. On le sert en tranches fines. On le commente entre connaisseurs. On parle terroir, excellence, tradition, prestige. On oublie seulement de dire que, derrière ce luxe-là, il y eut des glands tombés dans la poussière. Des glands modestes, piétinés, avalés, transformés. Des nourritures du bas devenues festin pour ceux d’en haut.
Voilà peut-être mon histoire.
Durant une vie, j’ai nourri. J’ai porté. J’ai donné. J’ai accompagné. J’ai ramassé ce qui tombait. J’ai servi des forces que d’autres consommaient parfois sans même regarder d’où elles venaient. J’ai vu les Grands se nourrir de ce que les petits rendent possible, puis parler ensuite comme s’ils avaient tout inventé.
Alors mes livres, eux, ne viennent pas demander poliment une place au banquet.
Ils déposent le gland sur la table.
Ils rappellent d’où vient la saveur.
Les Échos du Temps recueille les racines. C’est le premier gland tombé dans la mémoire familiale, celui qui retourne vers les anciens, les maisons intérieures, Mamie Chazelles, les promesses faites au père, les voix qui auraient pu disparaître si personne n’avait accepté de se pencher.
Camille en 1793 ranime une fiction héritée. C’est le gland passé par l’Histoire, par une plume ancienne, par un enfant déplacé, caché, renommé, par cette nécessité de survivre quand les puissants décident que certains noms doivent mourir pour que d’autres récits continuent.
La Kumparin ouvre la roulotte intérieure des survivants. C’est le gland du présent, celui des corps douloureux, des enfants cabossés, des pères silencieux, des hommes du bas, des invisibles, de ceux que l’on regarde trop peu mais qui continuent pourtant d’avancer avec leurs roues voilées.
Alors oui, appelez cela un triptyque, si le mot rassure.
Moi, je l’appelle autrement.
Je l’appelle trois livres forgés dans la glaise, dans l’encre et dans l’acier de mes vertèbres. Trois livres venus d’un homme qui n’a jamais prétendu tenir La Solution, mais qui a appris à écouter : les autres, ses pairs, ses amis d’hier et d’aujourd’hui, ses ancêtres, ses enfants, ses morts, ses vivants, et même ce que son propre corps lui disait quand il grinçait trop fort pour mentir.
Je n’ai jamais été un grand adepte de la lecture au sens noble où certains l’entendent. Je ne suis pas entré dans les livres comme on entre dans un salon bien éclairé. Quand un sujet m’interpelle, je le parcours, je le mâche, je le retourne, je le laisse descendre. Je l’écoute jusqu’à ce qu’il vienne heurter ma propre matière. Ensuite seulement, je forge mon raisonnement.
Comme un maître maréchal-ferrant devant l’acier.
Il chauffe.
Il frappe.
Il écoute.
Il recommence.
Il ne prétend pas dominer la matière ; il cherche le point juste où elle accepte enfin de prendre forme.
Sang-d’Encre est né de cette forge-là.
De cette écoute du bas. De cette mémoire des glands. De cette ironie profonde : les Grands savourent parfois le jambon sans jamais remercier le chêne, ni la terre, ni le gland.
Mes livres, eux, n’oublient pas.
Ils savent d’où vient la nourriture.
Ils savent que ce qui tombe peut encore nourrir. Que ce qui est mangé peut encore transformer. Que ce qui semblait petit peut devenir racine, chair, parole, transmission.
Et peut-être qu’un jour, quelqu’un ouvrira l’un de ces trois livres sans connaître mon histoire. Il ne saura rien du gland, du cochon, des Grands, du bas, des vertèbres, des nuits, des enfants, des promesses, des anciennes douleurs. Mais il reconnaîtra quelque chose.
Un goût.
Une trace.
Une vérité qui ne vient pas des salons, mais de la terre.
Alors, rien de tout cela n’aura été vécu en vain.

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